Saturday, December 1, 2012

Génial, la 4G arrive ! (Avec 4 problèmes qui vont vous calmer)

Deux personnes marchent en regardant leur téléphone à Londres, le 22 août 2012 (Andrew Cowie/AFP)

Avec l’approche des fêtes de fin d’année, Orange et SFR se livrent un duel sans merci pour appâter les clients avec la très prochaine mise en service de la norme 4G. Successeur de la 3G, cette nouvelle norme offrant un accès rapide à Internet depuis un mobile doit être déployée par chaque opérateur ville par ville, et cohabitera dans un premier temps avec l’actuel réseau 3G, qu’il est censé soulager.

C’est à celui qui criera le plus fort son « débit théorique » maximum. Le premier round a débuté à Lyon. Orange y a commercialisé la première offre 4G le 21 novembre, SFR lancera les festivités le 28. Chacun bombe le torse, mais au-delà de ces coups de com’, qu’augure le lancement de ce nouveau réseau ?

Capture d’écran du résultat de la recherche « 4G » sur Google

Si SFR promet un débit « descendant » (c’est-à-dire le débit des données qui vont vers le téléphone, comme un téléchargement) de 100 Mbits/seconde pour sa future norme 4G, Orange se vante de proposer 150 Mbits/s, soit six fois plus que le débit théorique de l’ADSL.

L’électrosensibilité est-elle reconnue ? Les symptômes décrits par les personnes hyperélectrosensibles sont reconnus par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cependant, les causes de ces symptômes restent débattues.

L’OMS n’a pas trouvé de base scientifique permettant de relier les symptômes de l’électrosensibilité à une exposition aux champs électromagnétiques.

Une surenchère qui fait quand même son petit effet quand on sait que la norme 3G actuelle plafonne à 5 Mbits/s (résultat obtenu via l’application Speedtest sur mon téléphone avec une couverture réseau normale).

Alléché à l’idée de pouvoir télécharger toujours plus et toujours plus vite, on en oublierait presque qu’une telle puissance n’est peut-être pas sans conséquences.

Plusieurs études ont conclu à la nocivité des ondes électromagnétiques. En premier lieu, le rapport Bioinitiative, validé par l’Agence européenne de l’environnement, alerte sur l’importance du principe de précaution concernant les appareils électromagnétiques pouvant causer « des dommages importants et parfois irréversibles sur la santé ».

Concernant plus spécifiquement les réseaux de télécommunication, le professeur Franz Adlkofer, coordinateur de l’étude européenne Reflex [PDF], a expliqué dans une conférence tenue en octobre 2007 que la norme UMTS (3G) est beaucoup plus dangereuse que la norme GSM (2G). Il y évoque une augmentation du risque de cancer (due à la coupure de brins d’ADN par les ondes des radiofréquences).

Si aucune étude n’a encore été menée sur la 4G, il faut s’attendre à des mises en garde similaires. La seule précaution prévue par la loi concerne les seuils de fréquence (exprimés en volts par mètre) contrôlés par l’Agence nationale des fréquences [voir encadré].

Pour installer la norme 4G, il faut modifier les installations sur les antennes-relais existantes ou en installer de nouvelles. Comme ce fut parfois le cas pour Free, l’installation d’antennes peut devenir extrêmement problématique, face aux résistances des riverains. C’est le point névralgique de cette bataille.

Pour chaque nouvelle antenne, il faut déposer une demande à l’Agence nationale des fréquences (ANFR), qui vérifie si les règlements sont respectés et si l’équilibre électromagnétique du réseau n’est pas menacé. Les mairies doivent elles aussi donner leur feu vert au regard des règles d’urbanisme : une longue procédure que le Conseil d’Etat a simplifiée il y a un an, interdisant aux maires d’invoquer le seul « principe de précaution » pour bloquer l’installation d’une antenne.

Pour contourner cette interdiction, les municipalités peuvent s’entendre avec les opérateurs sur des seuils planchers en-dessous des maximums légaux – en leur promettant en retour des emplacements sur des bâtiments publics, par exemple. C’est le cas pour Paris, dont le conseil municipal a voté une charte fixant le seuil pour la 3G à 5 volts par mètre (contre 40 dans la loi) et pour la 4G à 7 V/m (contre 61 dans la loi).

Dans le cas des opérateurs historiques, le processus est moins problématique puisqu’ils procèdent la plupart du temps à de simples changements de matériels sur des pylônes existants.

Le déploiement du réseau ne fait que commencer : alors que Orange et SFR disposent de 35 000 antennes 3G pour couvrir 98% du territoire métropolitain, le site AntennesMobiles.fr, qui s’appuie sur des données de l’ANFR, ne dénombre pour l’instant que 622 antennes 4G, tous opérateurs confondus.

Ces 622 antennes se concentrent sur neuf centres urbains : Paris, Lyon, Marseille, Montpellier, Toulouse, Poitiers, Nantes, Lille et Strasbourg.

Dans cette bataille, Bouygues Telecom vient de tenter un coup (à moindre frais) : le groupe a demandé l’autorisation de transformer ses fréquences 2G en 4G, comme le révèle Libération.

Pour bénéficier de la 4G, réseau ultrarapide, il ne suffira pas de le demander gentiment à son opérateur : il faudra disposer du « terminal » (smartphone, tablette...) adéquat.

On ne peut toujours pas acheter de téléphones 4G, combinés à un forfait, chez les opérateurs. Les quelques appareils sur le marché (une dizaine) peuvent être achetés nus à des prix oscillant entre 600 et 800 euros.

Des modèles compatibles seront disponibles à la vente (avec forfait et subvention) au moment où le réseau sera officiellement lancé. Mais les prix devraient rester assez élevés.

L’arrivée de Free sur le marché l’a bien montré, les opérateurs historiques ne cèdent, sur les prix, que sous la pression de la concurrence. Mais Free ne développe pas de norme 4G : il a déjà bien à faire avec son réseau téléphonique. Sans aiguillon, les opérateurs risquent de facturer leur nouveau service au prix fort.

Le service de presse SFR nous a confirmé l’alignement des tarifs 4G avec ceux déjà pratiqués pour ses forfaits utilisant le réseau « dual carrier “ (entre la 3G+ et la 4G en termes de débit). Il faudra donc débourser, pour un engagement sur deux ans avec un mobile, un peu moins de 50 euros par mois pour 2 Go de données (avec un blocage au-delà) et jusqu’à 89 euros pour 6 Go.

Les offres des opérateurs en lice pour la 4G promettent paradoxalement une vitesse inégalée en l’accompagnant de restrictions sévères. Une situation surprenante quand on sait qu’aujourd’hui, les opérateurs virtuels (Virgin, La Poste) et low-cost (B&You, Sosh, Red) réduisent le débit au-delà des gigaoctets prévus dans le forfait, mais ne bloquent jamais l’accès à Internet.

Poussés à la boulimie numérique, les futurs clients risquent rapidement de se trouver sans accès internet et d’être pris en otage par un système de rechargement dépassant allégrement les tarifs forfaitisés, comme le montre cet extrait de l’actuelle brochure tarifaire SFR pour ‘dual carrier’ :

‘Recharge Internet mobile 100 Mo (2 euros) [...]. Quatre rechargements maximum par mois.’

Si l’on transpose ces chiffres au débit 4G annoncé (100 Mo/seconde), les clients ayant dépassé les gigaoctets compris dans leur forfait pourraient ainsi être théoriquement amenés à payer jusqu’à 2 euros la seconde (dans la limite de 4 secondes par mois) ! Une situation absurde.

En attendant les grilles tarifaires définitives et pour éviter les affres de tout lancement, on ne saurait que trop vous conseiller d’attendre que la 4G fasse ses preuves (par quatre).

Copé doit-il vraiment avoir peur du groupe filloniste à l’Assemblée ?

Jean-François Copé en meeting à Loire-sur-Rhône, le 5 novembre 2012 (FAYOLLE PASCAL/SIPA)

François Fillon a mis sa menace à exécution : ses députés vont faire sécession de l’UMP à l’Assemblée nationale et créer leur propre groupe parlementaire. Une initiative symbolique... sauf s’ils décident de priver par la même occasion l’UMP d’une partie des fonds que lui verse l’Etat. Explications.

Les fillonistes ont tenu à maintenir la fiction de l’unité, qui a prévalu pendant toute la campagne interne : leur groupe à l’Assemblée nationale s’appellera le Rassemblement UMP, tout simplement. Et malgré son nom, il ne fait qu’alimenter la division.

Ce mardi, Jean-François Copé et François Fillon sont pourtant tombés d’accord sur une initiative destinée à rétablir la paix : un référendum auprès des militants UMP... pour leur demander si une nouvelle élection doit être organisée ! Et l’accord s’arrête là pour l’instant :

Jean-François Copé exige, en contrepartie, la dissolution du groupe filloniste à l’Assemblée nationale ; François Fillon, lui, exige que Jean-François Copé renonce à la présidence du parti et qu’une direction collégiale soit mise en place jusqu’au référendum, qui aurait lieu d’ici début 2013.

Non : créer un groupe parlementaire et créer un parti politique, ce n’est pas tout à fait la même chose.

L’initiative permettra surtout aux fillonistes de se compter – et d’embarrasser les copéistes. Pour l’instant, les députés se partagent en six groupes, réunis autour des principaux partis : on trouve donc à l’Assemblée les groupes socialiste, écologiste, radical de gauche, Front de Gauche, UMP, et un petit nouveau, le groupe centriste formé par l’UDI de Jean-Louis Borloo.

François Fillon va donc y ajouter un septième, en piochant dans les effectifs actuels de l’UMP à l’Assemblée. Le groupe UMP compte aujourd’hui 183 députés (et même 194, en y ajoutant onze députés affiliés au groupe, mais non encartés à l’UMP). Parmi eux, les fillonistes affirment être majoritaires.

Que pourra faire le groupe filloniste à l’Assemblée ? Surtout, agacer ses petits camarades du groupe UMP officiel, présidé par Christian Jacob, un des meilleurs amis de Jean-François Copé.

Grâce à leur groupe, notamment, les fillonistes disposeront de leur propre temps de parole dans l’hémicycle. Au risque du doublon : on imagine mal que le groupe UMP historique et le groupe rebelle votent différemment lors de l’examen des textes de la gauche...

Si l’initiative de François Fillon reste symbolique, c’est aussi parce que son groupe n’a pas forcément vocation à durer. L’ancien Premier ministre a en effet prévenu ce mardi que le Rassemblement UMP sera dissous si, comme il l’exige, le parti organise un nouveau vote pour son président.

Rien de plus facile. Voici les contraintes – et les absences de contraintes – prévues par le règlement intérieur de l’Assemblée nationale, dans ses articles 19 à 23 :

pas de contrainte de calendrier : le règlement n’impose pas de créer son groupe au début de la mandature, c’est-à-dire après les élections législatives, et un groupe peut donc être constitué à n’importe quel moment ; seule contrainte, le nombre de députés : ils doivent être au moins quinze pour constituer un groupe – ce seuil a été abaissé pour permettre aux écologistes de se regrouper, mais François Fillon, qui revendique près de 140 fidèles à l’Assemblée nationale, n’aura aucun mal à atteindre ce minimum règlementaire ; la procédure est très simple : François Fillon n’a qu’à remettre une déclaration à Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale, ainsi que la liste des députés concernés ; une fois la constitution du groupe annoncée au Journal officiel, le tour est joué.

C’est la menace que François Fillon brandit sans le dire : chaque député choisit en effet le parti à qui doit revenir la part de l’aide publique obtenue à la suite de son élection. Cela n’est pas directement lié à la création d’un groupe parlementaire.

Cette fois-ci, la procédure est un peu plus compliquée. Et le temps presse : les fillonistes n’ont plus que jusqu’à vendredi pour décider si, oui ou non, ils souhaitent aller aussi loin.

Pour se financer, un parti politique bénéficie d’une aide publique dont le montant est fixé après les législatives. Seule condition : il doit avoir présenté au moins cinquante candidats, et ceux-ci doivent avoir obtenu au moins 1% des voix dans leur circonscription.

Cette aide publique, versée chaque année, est divisée en deux « fractions » :

la première fraction revient directement au parti : celui-ci reçoit une aide calculée à partir du nombre de voix obtenues aux législatives par les candidats qui portaient son étiquette, et ce, que ces candidats aient été élus ou non ; la seconde fraction dépend, elle, du parlementaire : elle s’élève à environ 41 000 euros par député ou sénateur. Une fois élu, ce parlementaire doit choisir à quel parti il souhaite se « rattacher », c’est-à-dire celui qui touchera cette partie de l’aide. Les fillonistes peuvent choisir de ne se rattacher à aucun parti (dans ce cas, l’Etat ne versera rien à personne), rester rattachés à l’UMP (qui continuera donc à recevoir cette partie de l’aide publique)... ou choisir un autre parti que l’UMP !

C’est par exemple ce qu’avait fait discrètement Jean-Louis Borloo en février. Son parti, le Parti radical, avait décidé de quitter l’UMP – une première étape avant le regroupement des centristes dans ce qui deviendra l’Union des démocrates et indépendants (UDI).

Le problème ? Jean-Louis Borloo et ses amis n’avaient pas été élus sous l’étiquette de leur Parti radical, mais sous celle de l’UMP. C’est donc l’UMP qui touchait la première fraction de l’aide publique. Et les parlementaires borlooistes s’étant jusqu’ici rattachés à l’UMP, c’est aussi elle qui recevait la seconde fraction.

L’astuce ? Comme l’avait découvert Rue89, ils n’avaient eu qu’à changer de rattachement pour modifier le circuit financier. Sans publicité, ils s’étaient donc rattachés à un parti écologiste méconnu, Le Trèfle. C’est lui qui a reçu la seconde fraction de l’aide publique, avant de la reverser à Jean-Louis Borloo et ses parlementaires.

C’est un circuit financier similaire que les fillonistes devraient suivre pour siphonner cette partie de l’aide publique versée à l’UMP. Pour cela, ils vont devoir :

trouver un petit parti politique déjà existant, et compréhensif : c’est lui qui touchera l’aide, en toute légalité, et qui reversera ensuite les fonds à la structure que les fillonistes auront créée de leur côté ; se décider rapidement : tous les députés, de droite comme de gauche, ont jusqu’au 30 novembre – vendredi, donc – pour annoncer à quel parti ils souhaitent se rattacher – et, donc, à quel parti doit revenir la seconde partie de l’aide publique.

Petite nouveauté : jusqu’ici, le rattachement (financier) des députés à un parti se faisait en toute discrétion. Or, à partir de cette année, cette information sera publique : les fillonistes ne pourront donc pas prendre leur indépendance financière sans que cela se voie.

Une maison et 65 hectares à Notre-Dame-des-Landes : expulsables

Marcel et Sylvie devant leur maison (Clémence Leveau)

Officiellement, Marcel et Sylvie doivent quitter maison et exploitation agricole le 31 décembre pour laisser place à l’aéroport du Grand-Ouest. Un accord politique, obtenu après une grève de la faim, leur donne un sursis. Jusqu’à quand ?

Leur maison jaune est en résistance. Aux alentours, d’autres ont eu un destin moins glorieux, on n’en aperçoit plus que les ruines. Marcel, Sylvie et leurs deux enfants sont arrivés à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) en 1999. Dans leurs bagages, il y avait un idéal, un projet de vie qu’ils osaient enfin réaliser : devenir agriculteurs.

Dans « Actes de propriété », nouvelle rubrique sur Rue89, chaque semaine nous publions un portrait d’un propriétaire qui raconte l’histoire de son logement. Il ouvre ses portes et détaille son budget à Rue89.

Un projet lancé avec le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ). Contactez-nous si vous voulez participer.

Adieu donc la première maison achetée ensemble en Ille-et-Vilaine, un joli corps de ferme retapé à leur façon où ils s’étaient bien vus passer leur retraite.

Ils sont comme ça, Marcel et Sylvie. Ils se projettent, imaginent, concrétisent leurs idées. Ils avancent.

L’élevage laitier, ils ne s’y sont pas lancés à la légère : Marcel, fils d’ouvrier agricole est devenu conseiller à la chambre d’agriculture, comme Sylvie, qui a aussi donné des cours de maths en lycée agricole. Elle a grandi dans le « 9-3 » mais petite, elle rêvait de se « marier avec un agriculteur ».

Lui a acheté la maison, elle l’exploitation. Histoire de bien « dissocier le privé du professionnel ». A leur arrivée il y a treize ans, le crépi de la maison n’était pas jaune. Il était décrépi, comme le reste. « Ce n’était pas un coup de cœur, c’était plutôt déprimant ! », lâche Sylvie en rigolant.

Seules deux pièces de vie sont à peine entretenues par l’ancien propriétaire, la vitre cassée de sa chambre n’a pas été remplacée... Mais l’ensemble est financièrement accessible et surtout, le terrain, situé dans un bocage « extraordinaire », est intéressant du point de vue agricole.

Un autocollant contre l’aéroport (C.L.)

A cette époque, le projet de transfert de l’aéroport Nantes Atlantique à Notre-Dame-des-Landes est bien enfoui dans les cartons. Personne n’imagine qu’un jour il ressurgira, même s’il reste en bruit de fond.

« Nous avions considéré le risque. Pour nous il était très mesuré. »

Sauf qu’à peine un an après l’installation, le projet de construction de l’aéroport refait surface. C’est le choc. Les télés déboulent, les associations de défense reprennent du service. Malgré tout, à force de documentation et de discussions avec des voisins habitués aux péripéties sur le sujet, Sylvie et Marcel restent persuadés qu’aucun avion n’atterrira jamais sur leurs terres. Ce serait trop « scandaleux ».

« Pour nous comme pour tous les autres, c’était juste un épisode de plus dans cette saga », explique Marcel. Par petits bouts, ils poursuivent donc la rénovation de la maison, aménagent une chambre à leur fille dans une partie du grenier, rendent le tout plus vivable. Et continuent, surtout, de s’investir énormément dans l’exploitation.

Peine perdue ? Non seulement ils sont persuadés du contraire, mais en plus ce n’est pas leur tempérament.

« Jusque-là, on a toujours vécu comme si l’aéroport ne se construirait jamais. »

Regarder droit devant, investir l’avenir, c’est un credo. Et c’est encore vrai quand en juillet 2005, un courrier du conseil général leur propose un dispositif d’achat à l’amiable. Sylvie l’a rangé précieusement, comme une amère pièce de collection. « C’était bien joué de leur part, la moitié des propriétaires ont pris les sous et sont partis, explique Marcel. Les “squatteurs” dont on parle aujourd’hui se sont installés dans certaines de ces maisons. »

Eux choisissent d’ignorer, très irrités par la certitude dont les autorités font preuve.

« On a eu tort. On a fait blocage mais à l’époque, ils rachetaient les biens 25% de plus qu’aujourd’hui. Entamer des négociations à ce moment-là nous aurait peut-être aidé à tirer un meilleur prix aujourd’hui. »

Trop tard. C’est sans regret : à quoi bon, de toute façon ? « Le combat est juste », c’est ce qui compte. Et pourtant, petit à petit, eux qui ont tant l’habitude de regarder loin devant freinent leurs ambitions. Surtout pour l’exploitation dans un premier temps. Agrandir les bâtiments ? Oublié. Accueillir plus d’animaux ? Oublié. Passer en bio ? Oublié. « C’est un gros défi technique, s’il faut s’arrêter au bout de trois ans… »

La ferme de Marcel et Sylvie (Clémence Leveau)

L’habitation continue d’évoluer au fil de travaux réalisés régulièrement, jusqu’en 2010. Et puis plus rien. Ils ont pourtant pensé aménager la buanderie, cette pièce de « transition avec la ferme », dont ils ne sont pas très fiers. Sylvie a déjà imaginé de gros fauteuils installés devant la cheminée, où elle et son mari pourraient bouquiner tranquillement les soirs d’hiver. Mais à quoi bon lancer quoi que ce soit, si tout doit finalement être détruit ? « L’incertitude commence vraiment à me miner », lâche finalement Sylvie.

« Tout est figé, c’est dur. »

« No future », ponctue Marcel avec le sourire. Fin novembre, un juge des expropriations donnera un prix de rachat à leur maison.

« Ce sera sous-estimé. Le problème c’est qu’on ne choisit pas de s’en aller ! On est mis dehors et on ne sait pas si on retrouvera un bien équivalent ou si on devra recommencer à zéro en achetant un terrain… »

Ils expliquent qu’ils se mettront peut-être à chercher autre chose, en janvier. Peut-être… Depuis mai, un accord politique protège les habitants tant que certains recours juridiques contre le projet n’auront pas abouti. Un sursis obtenu au forceps, après la grève de la faim d’avril à laquelle Marcel a participé seize jours.

Mais il faut faire vite. Or, s’ils doivent partir précipitamment et n’ont pas de lieu pour accueillir leur trentaine de vaches, ce sera l’abattoir. Trop douloureux. Si Marcel et Sylvie se battent jusqu’au dernier moment, ils prennent ce risque. S’ils partent, ils abandonnent.

Marcel et Sylvie (Clémence Leveau)

Bâtisse de 200 m2 dont 130 m2 habitables et 65 hectares d’exploitation au Liminbout, lieu-dit de Notre-Dame-des-Landes.

Valeur estimée du bien (maison et exploitation) : 190 000 euros.

– Prix d’achat : environ 40 000 euros (270 000 F) ;

– Travaux : 10 000 euros ;

– Apport personnel : environ 40 000 euros (270 000 F).

– Aménagement d’une partie du grenier en chambre et isolation, drainage autour de la maison (2003), aménagement de la salle de bains (2007) et amélioration du chauffage, ravalement extérieur, installation d’un double vitrage… : 26 500 euros ;

– Apport pour les travaux : 8 000 euros.

En tant que propriétaire : environ 330 euros par mois

– Taxe foncière : 367 euros par an soit en moyenne environ 30 euros par mois ;

– Prêt pour les travaux : 10 000 euros de compte épargne logement sur trois ans (2010-2013) soit 302 euros par mois à rembourser.

Autres frais : environ 90 euros par mois

– Eau : 235 euros soit environ 20 euros par mois ;

– Electricité : environ 600 euros par an soit 50 euros par mois ;

– Taxe d’habitation : 268 euros par an soit en moyenne environ 20 euros par mois.

Viol : j’ai signé le manifeste des 313 car la honte doit changer de camp

Certains m’ont dit que c’était du courage. Je ne suis pas sûre que ce soit le bon mot. Signer ce manifeste « Je déclare avoir été violée » n’est qu’une péripétie dans mon parcours.

« Je déclare avoir été violée » : le manifeste des 313

J’ai contacté Rue89, non pas pour parler de mon viol, mais plutôt pour parler de ce qu’il y a après, ce qui me constitue aujourd’hui, et qui fait que je ne pouvais que signer.

Laure C. est un pseudo : la jeune femme a signé le manifeste des 313 de son nom et prénom mais elle n’est pas prête, explique-t-elle, à développer son histoire sans l’anonymiser. « Ça attendra quelques années avant que je signe ce genre de texte de mon nom, ça touche quand même à l’intime. » Rue89

Je vais tâcher d’être honnête, de dire les choses telles que je les ressens, dans mon parcours personnel, ce qui me reste de ce viol m’est propre et n’est en aucun cas à prendre pour une généralité. Chaque histoire est différente.

Il y a des conséquences directes, assez facilement raccordées au viol. D’autres moins évidentes, dont je suis quand même convaincue qu’elles ne sont pas sans lien.

Sur mon viol d’abord, quelques mots. J’étais enfant, l’agresseur, de ma famille. Plusieurs années, jusqu’à la préadolescence, plus souvent des attouchements, parfois plus. Dans le même temps, petit à petit, la compréhension, la culpabilité, le début d’un long hurlement intérieur.

Avoir été un objet dans les mains d’un autre, et ne sachant que faire, devenir un jouet cassé. Pour ne pas briser autre chose que soi-même, parce que pour moi-même j’avais l’impression que c’était trop tard. Un jour on se retrouve enfermé dans un corps traître, un corps avec ses réactions physiologiques naturelles, qui a réagi sans que la tête soit d’accord.

En quoi aurais-je pu être consentante à l’âge où dans les classes de l’école primaire, on diffusait dans un but de sensibilisation un documentaire au refrain entêtant : « Mon corps, c’est mon corps, ce n’est pas le tien, tu as ton corps à toi, laisse-moi le mien. » La loyauté envers mon bourreau en qui j’avais, à l’époque, confiance, ou la loyauté pour moi-même qu’il avait déjà irrémédiablement abîmée ?

Quelque part encore aujourd’hui, je hais désespérément le corps qui pouvait transmettre des stimulis douloureux mais d’autres agréables, quand j’aurais voulu n’être qu’un cri. Je crois que, pour moi, c’est cette sensation qui m’a été la plus dure à identifier, à reconnaître, et à verbaliser. Celle qui me fait le plus mal.

A propos de mon corps, c’est le plus évident : je me suis scarifiée pendant une dizaine d’années, bras, jambes, ventre, poitrine. La scarification me donnait un contrôle sur un corps que je n’étais plus capable de m’approprier. Je suis en surpoids, j’ai même développé un diabète de type 2.

J’ai des problèmes cutanés lié au stress et à l’angoisse. Avec mon corps, nous nous sommes un peu réconciliés, mais pas encore assez. Mon corps est toujours un peu le jouet, l’objet, qu’il a été pour mon agresseur.

A propos de la vie professionnelle : J’ai planté mes études, je me suis mise en situation d’échec systématiquement. Idem quand je suis passée dans le monde du travail ; mes principales compétences, manquer de confiance en moi et me saboter. Du coup, à force de cours du soir et de formation courtes, j’ai fini par être qualifiée dans quelque chose, et je me suis mise à mon compte. C’est plus facile pour gérer les phases de dépression où je reste cloitrée plusieurs jours d’affilée sans mettre le nez dehors.

Parfois, je ne suis même pas capable de répondre au téléphone, ni même d’ouvrir mes e-mails. Et non, je ne gagne pas bien ma vie, trop de phases dépressives, ces temps-ci.

A propos de ma vie amoureuse et sexuelle. Parce que j’ai fini par avoir les deux, un peu avant mes 30 ans, quand j’ai ai été capable de faire un minimum confiance. Je ne comprends toujours pas pourquoi et comment quelqu’un peut m’aimer. Je n’ai jamais été et ne serais jamais quelqu’un de bien et de normal, en tous les cas c’est encore ce que je ressens.

Et pourtant je sais bien que ce n’est pas rationnel de ressentir ça. J’ai traversé des périodes de plusieurs mois sans désir, et parfois, pendant des préliminaires, je bloque complètement. Je voudrais juste faire l’amour et mon viol parfois s’interpose, et je ne supporte plus que mon ami me touche. En dehors de ces épisodes, j’ai une sexualité plutôt normale aujourd’hui, merci.

Ce que je viens d’écrire pourrait paraître dur à exprimer car c’est du domaine de la vie intime, si je n’avais dû verbaliser bien pire quand j’ai mis le doigt dans la machine judiciaire. Et encore j’ai eu de la chance, j’ai été considérée humainement, une de mes amies est tombée sur un policier si peu psychologue pour qu’elle n’insiste pas. Elle n’a jamais porté plainte.

Pour vouloir porter plainte, dans mon cas sans preuve matérielle, ma dignité a morflé. Il m’a fallu dénuder absolument, exposer toute mon intimité blessée, le plus actuellement possible, le plus clairement possible. Ça m’a appris à penser qu’exposer mes petites misères sur Rue89, comme signer le manifeste, ne coûte rien d’autre qu’un peu d’angoisse. Le parcours en justice, seule, avec ma famille proche aussi démunie que moi, est une vraie épreuve.

Fouiller dans les recoins les plus glauques de sa mémoire, ça n’a amené ma plainte qu’à un classement sans suite. Vu le nombre d’années depuis les agressions, évidemment, aucune preuve matérielle. Et pourtant, mon agresseur, sur le procès-verbal de son audition, sous-entend à plusieurs reprises que si, il s’est passé des choses. Il va jusqu’à reconnaître certains faits. Ceux qui sont prescrits, de préférence.

Alors, quand j’ai eu assez de forces pour me frotter à la justice à nouveau, j’ai tenté de relancer la machine. C’est toujours en cours. Ça fait plus de six ans que ça dure. Six ans que c’est dur.

A propos de ma tête enfin : il n’y a pas que le suivi psychiatrique. Il y a eu l’hôpital psychiatrique aussi, pendant de longs mois, qui m’a permis de sortir de l’excommunication à laquelle je m’étais condamnée seule. Il m’a fallu près de dix ans pour enfin avouer, à infirmière d’abord, puis à ma famille, encore trois ans pour parler à la justice qui ne m’entend pas, encore six ans jusqu’au manifeste. En tout dix-neuf ans.

Je n’ai pas tellement plus de 30 ans, et rien n’est fini. Les groupes de parole ne sont pas pour moi, j’ai besoin de m’engager pour essayer de faire évoluer notre société.

J’ai signé car je suis capable de verbaliser, d’exprimer un peu la lutte qui est la mienne pour sortir de mon gouffre intérieur, progresser et aller mieux. Et je sais aussi que d’autres, femmes et hommes, enfants et adultes, n’en sont pas encore là.

Je signe car je me serais laissée mourir à force d’être incommunicante (faute de meilleur terme), quand mon agresseur a un corps normal, un bon travail, une femme et des enfants et vit le plus normalement du monde, comme s’il n’était en rien responsable d’un viol.

Je signerai des manifestes et je déclarerai avoir été violée autant de fois que j’en serais capable.

La culpabilité que je ressens encore n’aurait jamais dû être mienne : c’est celle de l’agresseur, il n’y a que lui qui mérite de la porter.

Oui, les regards doivent changer, des personnels formés afin d’accompagner les victimes dans la guérison et dans la justice.

Oui, la honte doit changer de camp.